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Pierre Laborie, sauve-mémoire autant que trouble-mémoire

Colloque liberation1 pano

Débarrassée de ses images qui la figent et l’éloignent de la vérité, la Libération est apparue, entre les mots, pesés, et les explications, nuancées, de Pierre Laborie, directeur d’études honoraire à l’EHESS, moins monolithique que la doxa ou les poncifs veulent bien le laisser croire. Cette première communication (8 vont suivre d’ici 17h30 ), à laquelle près de 70 personnes ont assisté, a lancé le colloque organisé aujourd’hui au campus universitaire dans le cadre des commémorations du 70e anniversaire de la Libération

Colloque liberation2Quelles sont les images les plus couramment admises pour illustrer la Libération? Pierre Laborie liste: le Débarquement de Normandie, des femmes, parisiennes, rayonnantes, une marée humaine, les FFI avec des tractions avant et la femme tondue. Seulement, est-ce bien le reflet exact de l’événement. D’autres images, plus rares, apportent un autre éclairage: les villes de Normandie, rasées par les bombardements dont “il faut avoir l’honnêteté de dire que ce furent des bombardements alliés anglo-américains”; de même qu’à Royan, en janvier et avril 1945. Mais encore, le Débarquement de Provence, le 15 août 1944, écrasé dans l’imaginaire collectif par celui de juin. “Ce premier a pourtant déclenché l’ordre de retraite de l’armée allemande; cela n’a pas été le cas en Normandie où les Allemands ont continué à se battre.”

Et le directeur d’études honoraire à l’EHESS de continuer à faire la chasse à la doxa: “Il est parfois difficile de faire entendre autre chose que ce que les gens ont envie d’entendre.” Et c’est particulièrement vrai en ce qui concerne les événements de la Libération. “Mon but n’est pas de démolir quoi que ce soit”, tempère-t-il mais “d’apporter une réflexion qui pourrait peut-être être utile.” Le chercheur pèse ses mots.

Colloque liberation5Des mots auxquels il est particulièrement attaché. Il continue sa liste des images plus rares liées à la Libération en prenant l’exemple des procès expéditifs de l’épuration sommaire. Il s’arrête. “Et non pas sauvage. C’est là un terme souvent utilisé et pourtant fortement connoté“, pointe-t-il. Il a, dès avant la fin de la guerre, été employé par l’extrême droite néo-nazie. “Pourquoi, lorsqu’il s’agit du régime de Vichy, on parle, dès 1944 pour qualifier sa fascisation, de radicalisation politique?“, un mot somme toute assez faible pour traduire la réalité; “et, quand il s’agit de la résistance, on parlerait d’épuration sauvage?”, questionne-t-il. “Je pense que le choix des mots n’est jamais dû au hasard. Notre rôle est de faire surgir le sens.”

Il poursuit: “Je ne veux pas minimiser l’importance de la Libération. Elle a été un moment extraordinaire où la France, après s’être déchirée, est redevenue unanime. Néanmoins, elle reste une période étrange proposant un mélange permanent de bonheur, d’illusion lyrique et de confrontation à la violence et la mort. C’est une idée qui passe mal, aujourd’hui encore”, indique Pierre Laborie.

Colloque liberation6Déboulonner les clichés et proposer un nouveau regard sur la Libération, c’est bien là le cœur du colloque organisé toute la journée au campus universitaire à l’initiative de la société des lettres, sciences et arts de la Corrèze. “Moment de partage dans un lieu où le savoir se transmet”, a pointé le maire de Brive Frédéric Soulier, il s’inscrit dans la nécessaire transmission de l’histoire, contre l’oubli: “Nous sommes cette interface générationnelle, entre ceux qui ont vécu les événements dans leur chaire et ceux à qui nous livrons l’Histoire”, a, pour sa part, avancé le sous-préfet de Brive Guy Mascrès. “A nous de préserver cet héritage et de toujours porter un nouveau regard sur l’histoire” et notamment sur cette “période cruciale, encombrée de non-dits et de poncifs“, a ajouté Gilbert Beaubatie, président de la société des lettres, sciences et arts de la Corrèze. Et pour cela, qui de plus indiqués que des historiens chercheurs, ces “trouble-mémoire et sauve-mémoire” selon la formule de Pierre Laborie qui “remettent en cause la vulgate et sont toujours en quête d’une plus grande vérité.”

Les communications se poursuivent toute la journée au campus. Entrée libre et gratuite. Tout le programme sur le site sur musée Michelet.

Sur ce même sujet, vous pouvez consulter notre précédent article:

Colloque liberation8

Jennifer BRESSAN

Jennifer BRESSAN

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