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Johann Le Guillerm, “dresseur d’origamis, constructeur d’Architextures, grabouilleur d’évidences”

Johann Le guillerm a imaginé et conçu La Calasoif, goutte-à-goutte sur cales gondolantes, 17 litres. Avance de 31 cm en 24h.

Johann Le Guillerm a imaginé et conçu La Calasoif, goutte-à-goutte sur cales gondolantes, 17 litres. Avance de 31 cm en 24h.

Artiste protéiforme, rare et autodidacte, Johann Le Guillerm est de retour à Brive. En co-réalisation avec le musée Labenche, il présente à partir de lundi 16 janvier, L’Indrique, une sculpture autoportée, mais aussi 3 autres de ses étranges machines ainsi que sa nouvelle création Le Pas Grand-chose (11 et 12 avril au Théâtre). Des projets singuliers qui mettent en branle un univers merveilleux.

-Où se croisent les différents projets que vous portez: les spectacles Secret, Le Pas Grand-chose et les sculptures en mouvement et auto-portées, toutes choses qui appartiennent à Attraction ? Quel but, quelle réflexion ou quelle émotion les rassemblent et les distinguent ?

Johann Le Guillerm : Attraction c’est d’abord une utopie, l’affirmation que le monde peut être repensé par soi-même et non pas subi. C’est une reconstruction poétique qui propose de nouvelles alternatives et donc résiste au “prêt-à-penser”. En 2001, c’est devenu un projet de recherche qui pourrait s’expliquer comme une mise à vue de ce que j’observe du monde environnant, de la matière qui le constitue, des flux qui l’agitent, des équilibres et des mouvements, toutes forces physiques qui influent sur nos comportements. Secret, les Architextures, les Imperceptibles ou Le Pas Grand chose, sont des facettes de ce projet. Les médiums sont différents puisque je passe du spectacle à la conférence à l’installation, à la performance sans souci d’étiquette. Ce qui m’intéresse c’est le point de vue, je le pratique, je l’interroge et j’emprunte les meilleurs chemins pour montrer les effets de mes recherches. Parfois, c’est en piste parce que je peux faire l’expérience de ce monde avec le corps, de manière vivante. Parfois, ce sont des sculptures qui s’inscrivent dans un environnement donné, qui se regardent. Le Pas Grand chose, conférence-spectacle, marque sans doute un pas dans le projet. En effet, longtemps j’ai laissé le spectateur se faire son propre point de vue sur ce que je lui montrais, la conférence va me permettre de donner enfin le mien !

– Qu’est ce qui nourrit votre imaginaire, votre inspiration ?

J LG : Je ne vis pas dans un monde parallèle, je cherche à comprendre celui que j’habite. En ce sens, ce que je crée n’est pas spectaculaire au sens traditionnel du terme, c’est plutôt un état d’exploration qui me permet de parcourir les mathématiques, la physique, les sciences de l’environnement ou la philosophie. Une feuille qui tombe peut nourrir cet imaginaire-là.

– J’allais vous demander après quoi vous courez ? Mais peut-être serait-il plus approprié de vous demander après quoi (devant quoi ?) vous ralentissez ?

J L G : C’est vrai, on dit souvent qu’il se dégage de la lenteur de mon travail. Regarder La Motte demande effectivement de se laisser hypnotiser par son mouvement particulier, lent, parfois quasi imperceptible. En piste aussi, il m’arrive de recommencer plusieurs fois un numéro jusqu’à le réussir. Cela peut passer pour de la lenteur puisque je m’inscris contre l’efficacité du numéro bien – donc rapidement – exécuté. Mais ce n’est pas ce que je veux montrer. En fait, je cherche quand je suis en piste, à être présent totalement et cela se joue dans l’instant. Une question d’instant. C’est parfois juste une affaire d’un quart de seconde. Je suis à la recherche de ce sentiment de justesse. Mon corps sait faire ce que je lui demande puisqu’il l’a déjà fait. Il a enregistré tout le mouvement et la sensation. Il faut qu’il la retrouve et ça peut prendre du temps ! Pour le chantier des Imperceptibles, je cherche surtout à montrer ce à quoi on ne fait pas attention. La Calasoif, le Tractochiche, la Jantabué, L’Autocitrouille ou la machine à écrire à Pomme de pin sont des machines au mouvement imperceptible qui invitent à une promenade écologique et méditative à travers le temps qui s’écoule et les énergies qui agissent. Ces 4 sculptures sont mues par des énergies totalement naturelles, les poussées peuvent être lentes ou rapides, l’essentiel est qu’on en prenne conscience.

– Comment naît en vous l’idée et comment elle se réalise ? Comment travaillez-vous ? Dans quel univers, quelles conditions, quel environnement ? A quel rythme ?

J LG : Le projet répond pour moi. Je l’ai commencé en 2001, le premier spectacle Secret temps 1 a été créé en 2003, puis s’est enrichi – je dis enrichi parce que je ne fais plus de nouveau spectacle, je continue… – d’une dizaine de numéros ce qui a modifié la structure du spectacle dont la deuxième mouture, le temps 2, ma recherche en temps T, est peut être plus en phase aujourd’hui avec l’ensemble des autres facettes de ma recherche. Je suis un artiste qui développe une science de l’idiot dans son atelier-laboratoire depuis quinze ans, j’y travaille tous les jours. Je ne pense pas en terme d’idée, mais d’expérience, d’approfondissement de recherche. Il n’y a pas de début ni de fin, car les chantiers que je développe ont leurs ramifications, se font écho les uns les autres.

-De quoi voulez-vous vous extraire en vous inscrivant dans ce genre à vous seul dévolu ?

-J LG : En travaillant Secret temps 2, je me suis aperçu que je m’éloignais des arts du cirque traditionnel comme le fil, la manipulation d’objets. J’ai voulu affirmer d’autres pratiques qui restent minoritaires, en ce sens que peu les maîtrisent, mais hors des codes circassiens. J’affirme une autre direction, je deviens dresseur d’origamis, constructeur d’Architextures, grabouilleur d’évidences… En fait, c’est le point de vue, mon sujet. Je suis praticien de l’espace des points de vue, ce qui me va très bien, cela m’évite de me définir dans un champ artistique particulier. Je ne reconnais pas vraiment dans les champs esthétiques.

– Quel est le sens de ce que vous nommez tentative pataphysique ludique ?

-J LG : Peut-être que comme Alfred Jarry, l’inventeur de la pataphysique, cette “science du particulier” comme il la définit, je ne considère pas que les lois qui régissent l’univers sont universelles. Je me reconnais dans cette manière de voir le monde quand il dit “Pourquoi chacun affirme-t-il que la forme d’une montre est ronde, ce qui est manifestement faux, puisqu’on lui voit de profil une forme rectangulaire étroite, elliptique de trois quart et pourquoi n’a-t-on noté sa forme qu’au moment où l’on regarde l’heure ? [1] Je crois que ne prendre qu’un point de vue sur le monde, c’est accepter d’annuler une grande part des autres. Or, le monde n’est pas uniquement ce que l’on en dit, il peut être vu autrement. Ce que l’on voit masque toujours ce qui se cache derrière ce qui est vu. C’est d’ailleurs ce que je trouve de plus grave dans cet espace constitué de multiples points de vue : comment admettre que quelque chose est vrai, si on accepte que son contraire l’est aussi ? Pourtant notre monde est fait de tout cela.

– Quel est pour vous le rôle de l’art aujourd’hui. A quoi bon, à quoi “sert” Le Pas Grand-chose, les Imperceptibles et les Architextures ?

J LG : Je ne sais pas à quoi “servent” les objets, sculptures que je crée. Ce n’est pas mon sujet. Je montre à des gens qui viennent voir mon travail, l’état de mes recherches dans des formes variées. Je souhaite partager l’état de mes connaissances, c’est tout et c’est déjà beaucoup.

A qui vous adressez-vous ? Pour qui créez-vous ?

J LG : Comme tous les artistes, je m’adresse à un public, celui qui vient me voir. Je ne me pose pas d’autres questions sur sa nature.

[1] Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, Jarry, Ed NRF, 1911

En trois dates:

  • Expositions: L’Indrique, chantier des architectures, du 16 janvier au 12 avril. Jardin du musée Labenche. Les Imperceptibles, du 16 mars au 12 avril, petite salle du théâtre.
  • Spectacle: Le Pas Grand-chose, mardi 11 et mercredi 12 avril, 20h30. Grande salle du théâtre. Durée: 1h30. Tarifs: de 5 à 20 euros.
Jennifer BRESSAN

Jennifer BRESSAN

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