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Françoise Cance, le don se danse

C’est une histoire de mains tendues et de porte ouverte. Bleue, la porte. Cachée, comme souvent ce qui compte vraiment, au fond de l’impasse de la rue Lucien-Rousset. De l’extérieur, c’est vrai qu’elle ne paye pas de mine. Elle ouvrait il y a un demi-siècle sur une usine de grillage de 4 000 m². La danse a ouvert une brèche entre ces barbelés.

Dans ce lieu-là, un brin suranné avec son lambris au mur et ses rideaux jaunes tirés devant les miroirs, il plane une drôle d’aura. Celle-là même qui entoure Françoise Cance. Ce mercredi-là, elle porte un maillot côtelé mauve et un pantalon noir bouloché d’avoir trop dansé et glissé sur le parquet qui lui-même brille d’avoir tant été foulé par des générations de pieds en quête du geste parfait. “Le geste juste”, corrige Michèle, “72 ans et demi”, qui s’est inscrite alors qu’elle était jeune mariée et qui travaille aujourd’hui sa souplesse.

Françoise Cance a, elle, commencé la danse à 4 ans. C’était une recommandation du médecin pour la faire grandir ! Ses premiers cours, elle les a suivis dans une cuisine de Saint-Céré, là où son professeur exerçait à domicile. Affiliée à l’Académie Princesse Grâce de Monaco sous la direction de Marika Besobrasova, son école l’a conduite à faire de nombreux stages dans la principauté. “Heureusement, j’avais une tante qui avait un peu plus de moyens que mes parents.” Son père était maçon, sa mère épicière. “Pour eux, la danse n’était qu’un métier de saltimbanques.”

Le temps d’un été, Françoise a pensé être comptable. Mais quand elle a eu vent d’une école que montait à Brive un dénommé Donald Britton, danseur étoile et professeur du Royal Ballet de Londres, elle a changé son tutu d’épaule. Ses parents se sont opposés à son inscription. Elle s’y est rendue en cachette. “Je me souviens de l’atmosphère de travail qui régnait pendant le cours.” Rapidement, elle les a tous suivis. Avant 15 ans, elle faisait déjà 24 heures de danse par semaine. “Je prenais le train à Bretenoux et je faisais le trajet de la gare à l’école à pied.” Par la suite, elle s’est inscrite à d’Arsonval et logeait dans une chambre d’hôtel à Brive. “C’était un peu glauque”, mais déjà brillait dans sa tête la passion de la danse.

“J’ai vécu un truc dingue avec Donald et sa femme Jane Barclett. Quelques années avant cela, ils étaient venus en voyage dans le coin et étaient tombés amoureux de la Dordogne. Ils y avaient acheté une maison sur un coup de tête. Donald a passé un an à la restaurer, puis ne pouvant pas vivre d’amour et d’eau fraîche, il a cherché des cours à donner. » Le New Danse Studio est ainsi né en 1978. “J’ai vécu 4 ans de bonheur intense avec eux. J’étais mordue, la danse, c’était ma vie.” Mais la mort s’est invitée au bal. “Donald était malade. Je n’ai rien vu venir. Un jour, ils m’ont proposé de venir avec eux en Angleterre et, sur son lit de mort, Don et Jane m’ont légué l’école. Ils avaient tout préparé.” C’était il y a 36 ans, mais l’émotion affleure encore à cette évocation. Drôle de cadeau pour une jeune femme de 19 ans qui allait bientôt devenir maman de 3 enfants. “C’est énorme ce qu’ils m’ont donné.” Ce qu’ils lui ont transmis d’amour et de danse, il fallait le rendre à présent.

La jeune maman se lance à corps perdu dans sa nouvelle mission et gère un temps quasiment tout toute seule, la danse, l’administratif. Aujourd’hui, Françoise Cance enseigne toujours à la même adresse. Elle est entourée de 8 professeurs qualifiés et d’un bras droit cher à son cœur : Aurélie Vernadat, danseuse depuis ses 9 ans et aujourd’hui coordinatrice à temps plein. Chaque année, elle accueille près de 300 adhérents dans cette ancienne école privée qu’elle a transformée en association au début des années 2000.

Au fil des décennies, elle a continué à se former auprès de grands noms de la danse (Jean Gaudin, Peter Goss…) et ouvert ses salles au contemporain, classique, hip-hop, éveil, initiation, modern jazz, gym douce, yoga, Pilates, Qi Gong et théâtre. Elle a mené une pléiade de petits et grands projets sur tout le territoire et autour du patrimoine, participant aussi à la transmission d’œuvres du répertoire, notamment Ulysse en 2007 de Jean-Claude Gallotta et May B de Maguy Marin, dansé à Chaillot en 2013. Elle a aussi soufflé l’idée du premier DanSe En Mai, ouvert ses salles aux artistes en quête de lieu pour répéter… Bref, Françoise Cance, c’est l’élan, l’envie, le partage d’une danse vivante.

Avec sa “Tribu danse”, qui propose d’assister pendant l’année à 3 spectacles de danse en plus des cours, elle a donné naissance à une véritable école du spectateur. “Ce ne sont pas les gens qui dansent qui vont voir les spectacles. C’est une aberration. Il n’y a rien de mieux que de voir du spectacle vivant. Cela donne du sens, on ne parle plus à des murs.”Et si la danse n’était qu’un prétexte. C’est ce qu’elle se dit aujourd’hui. “Avec la danse, on touche au corps, donc à l’humain, à l’émotion.” C’est là tout ce qui compte. Le New Danse, ce n’est décidément qu’une histoire de porte ouverte où s’engouffrent les courants d’art et d’air. Une histoire de main tendue. Et qu’importe finalement si la pointe des pieds n’est pas tout à fait tirée.

Jennifer BRESSAN, Photos : Diarmid COURREGES

Jennifer BRESSAN, Photos : Diarmid COURREGES

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