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Des collégiens manouches à la rencontre de leur histoire

Les collégiens manouche apprennent l'existence pendant la dernière guerre de camps d'internement des leurs en France

“Ma mamie a connu la guerre, elle a 75 ans, elle raconte qu’elle se cachait dans les trous pour pas se faire tuer”, lance Brenda en classe d’ados du voyage au collège Jean Moulin. “Moi mon grand père, il disait qu’il était en Allemagne”, se souvient subitement un autre. Mais de l’internement des tsiganes en France dans cette période 1940-1946, les jeunes manouches n’ont jamais entendu parler. Des barbelés oubliés même par les descendants des victimes qui en retrouvent aujourd’hui la trace en préparant la semaine nationale de l’internement des tsiganes du 18 au 23 octobre.

Le grand public ignore sans doute qu’en France environ 6.000 tsiganes furent internés dans des camps pendant la seconde guerre mondiale, sur notre propre territoire. Quelque 64 ans après la libération des camps, le drame demeure largement occulté. Des barbelés oubliés et pour causes: d’un côté, chez les gens du voyage, une tradition orale qui ne s’embarrasse pas des défunts et de l’autre, une mémoire nationale qui a tendance à refouler ses aspects les moins glorieux. Pire: des tsiganes considérés comme “mauvaises victimes” et au final, une amnésie collective.

Raphaël Descamps expliquant les panneaux d'exposition aux jeunes manouches du Dispositif d'acceuil des adolescents du voyage“Montreuil-Bellay, un camp pour individus sans domicile fixe, nomades et forains ayant le type romani.” Céline, 15 ans, interrompt sa lecture à haute voix d’un des panneaux de l’exposition prêtée par la Fnasat (Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les tsiganes et les gens du voyage). “Mais, m’sieur, on est pas des Roumains, nous, on est des mônouches”, s’insurge l’ado, avec sa pointe d’accent. “Ça ne veut pas dire roumains. Romani, roms, tsiganes, gitans, manouches… c’est la même chose”, explique Raphaël Descamps, l’enseignant référant de cette classe pas tout à fait comme les autres. Les grands ados y ont cours 3 fois par semaine, les plus jeunes deux fois. “On commence juste à préparer la semaine pour la mémoire des tsiganes internés.”

La classe des ados du voyage prépare la semaine pour la mémoire des tsiganes internésIl reste quinze jours à ces collégiens pour s’approprier l’exposition qu’ils auront à commenter aux autres élèves de l’établissement dans le cadre de cette semaine nationale. “Montreuil-Bellay, dans le Maine et Loire, était le plus grand camp d’internement des tsiganes entre novembre 1941 et janvier 1945”, reprend l’enseignant. A cette période, il y eut nombre de camps improvisés, une trentaine disséminés dans tout le pays. Certains furent des lieux de déportation vers les camps d’extermination nazis comme celui de la route de Limoges à Poitiers où juifs et tsiganes ont été internés. “Une cousine de ma mamie est partie dans les camps, elle est jamais revenue”, raconte Thomas. “C’était quoi des camps juste pour nous où il y avait aussi des gadjos (des non-gitans, Ndlr)?” La trame se reconstitue peu à peu. “Ils ont beaucoup de mal à se positionner dans le temps historique. Pour eux, la seconde guerre mondiale, c’est comme le moyen âge”, explique Raphaël Descamps. Alors, il faut recoller les bribes entendues dans les familles avec la grande Histoire.

Le tableau“Les enfants constituent la moitié des détenus du camp. Ils vont pieds nus dans la boue. Les internés n’ont même pas d’affaires de rechange, ils ont dû abandonner tous leurs biens, y compris les vêtements lors de leur arrestation”, lit Johanna 13 ans et demi sur une autre fiche. “Mais, ils les traitent comme des chiens!”, s’étonne-t-elle. Ce qui choque encore plus les ados, c’est de découvrir que ceux qui s’évadaient étaient ramenés de force par les habitants alentours. “Aujourd’hui, il y a encore beaucoup de gens racistes vis à vis des gens du voyage”, remarque Céline. “Même les autres élèves, on dirait qu’ils ont peur de nous. On va pas les forcer à nous aimer. Et on les aimera pas non plus!

Pano pendant le documentaire

“Les derniers nomades sont libérés du camp des Alliers à Angoulème après le 10 mai 1946”, s’étonne-t-on de lire sur un des panneaux. Et donc bien après la libération des camps nazis! Lecture“M’sieur, ils mangeaient quoi si on ne leur donnait pas à manger?”, interroge Thomas. Peu à peu, les jeunes manouches découvrent un pan de leur histoire oubliée qu’ils devront ensuite faire partager aux autres. Outre cette exposition conçue par la Fnasat, les élèves du DAAV (Dispositif d’accueil des adolescents du voyage) du collège Jean Moulin vont aussi travailler sur trois films documentaires sur le sujet (Des Français sans histoire, Route de Limoges et Trapas men lé), des extraits de vidéos sur le net et une autre exposition produite par les élèves. “On va peindre des dessins dans le couloir”, explique Thomas. “Moi, je vais faire un hérisson car ça symbolise les gens du voyage.”

“Les films seront également projetés au sein même des aires d’accueil”, explique Raphaël Descamps. “Nous avons déjà fait un essai sur l’aire de Malemort. Les langues ont commencé à se délier. Le but ultime sera par exemple d’interviewer la grand-mère de Brenda qui a connu cette période.” Pour renouer avec le fil de l’histoire et s’approprier sa propre culture.

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A noter, les rendez-vous ouverts au public, temps forts de cette semaine:

  • mardi 19 octobre, projection publique et gratuite du film Des Français sans histoire avec la participation du réalisateur Raphaël Pillosio (à 19h30 dans la salle de conférence du collège).
  • Deux autres documentaires du même réalisateur, Route de Limoges et Trapas men lé, seront également projetés les jours suivants au sein même des aires d’accueil, le mercredi 20 octobre dans les aires de passage de Malemort (18h30) et Brive (20h) et jeudi 21 octobre au camp ou à l’école de Bouquet (vers 19h30).

Plus d’infos sur le blog de la DAAV.

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Marie Christine MALSOUTE

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