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Dans les abysses de Franck Bouysse

Franck Bouysse, l’auteur très convoité du roman événement Né d’aucune femme (La manufacture de livres, janvier 2019) fera une rencontre publique à Brive, à la médiathèque, jeudi 11 avril à 18h30. Ce roman, qu’il était venu terminer à Brive lors de sa résidence d’écriture en septembre 2017, met tout le monde d’accord: critiques et lecteurs. En pleine tournée de promotion et alors qu’il vient d’apprendre sa sélection au Livre Inter, l’auteur de Plateau et Grossir le ciel a répondu par téléphone à nos questions depuis Montpellier où le soleil brillait ce matin-là. Mais sans doute pas aussi fort que brille désormais la destinée de Rose, gamine de 14 ans, salie par la vie et souillée par les hommes, héroïne malgré elle de ce roman éblouissant qui fouille les entrailles du mâle et les abysses du mal.

Brive Mag’: Comment vivez-vous cette tournée ? Vous expliquiez que c’était déjà un tourbillon après Grossir le ciel. Là, ce serait plutôt un tsunami ?

Franck Bouysse: C’est assez particulier. J’ai arrêté de travailler en novembre pour un an, pour pouvoir faire la promotion du bouquin. Il y avait déjà une tournée des libraires de prévu, se sont ajoutées des interviews, passages télé… Cela m’oblige à être souvent à Paris. Je ne sais plus trop où j’habite. L’engouement du public m’épate. C’est un roman tout ce qu’il y a de plus romanesque. Je n’aurais jamais parié qu’il parle à autant de gens, que l’histoire chamboule autant les lecteurs.

Brive Mag’ : Vous êtes sorti des romans précédents “laminés” selon votre propre mot. Cela a-t-il été le cas pour ce roman aussi ?

Franck Bouysse: Oui, totalement. J’en suis même peut-être sorti encore plus épuisé, chamboulé que pour les précédents. J’étais complétement bouleversé. Je ne voulais pas quitter Rose alors je me suis remis dans l’écriture pour mettre en sourdine sa voix. Elle m’avait vraiment accaparé. Mais elle est toujours là.

Brive Mag’ : Comme pour vos romans précédents, vous n’écrivez pas plus de 4 heures par jour ? Parce que c’est insoutenable ?

Franck Bouysse: Je ne cherche pas à préserver le lecteur, je ne me préserve pas moi-même. Je mène une exploration extrême du mal quitte à me bouleverser. Comme toujours, j’accepte le pacte avec le personnage, je m’absente. Je n’écris pas en tant que Franck Bouysse mais en tant qu’écrivant. J’ai prêté ma main à cette gamine. Écrire, c’est disparaître devant quelque chose qui n’existe pas encore. Le livre s’écrit de lui-même, je n’ai pas de plan. Il ne s’agit pas de moi. Si c’était de moi dont il était question, je me raconterais à travers le livre. Je ne me raconte pas. Il y a des choses de moi. Mais plus que cela, il y a 1000 vies dans ce roman, c’est la force du romanesque. Il ne faut pas avoir envie de se trouver en écrivant. Ce n’est pas une thérapie. Il faut au contraire accepter de se perdre. Tout ce que je fais, c’est de mettre des mots d’adulte sur des émotions d’enfants. Tout se joue là. De ces graines d’émotion semées dans l’enfance qui trouvent un substrat pour germer ou pas. Quand on est adulte, on ferme fort ce sac d’émotions pour ne pas se mettre en danger. Là, j’ai décidé de l’ouvrir. Moi aussi je me suis fait rattraper par ma vie d’adulte à un moment, mais la littérature est la grande affaire de ma vie. Je ne savais pas que je publierais un jour mais je savais que j’écrirais et que je lirais toute ma vie.

Brive Mag’ : Dans chacun de vos romans, vous ne lâchez pas la phrase avant d’avoir trouvé sa musique? A-t-elle été dure à trouver ?

Franck Bouysse: Chaque voix s’est imposée d’emblée. Dès le début, j’avais la musique de Rose. Celle de Gabriel, le curé, est plus ampoulée tandis que Edmond est dans le ressenti, les flashs mentaux.

Brive Mag’ : Vous avez apporté beaucoup de corrections à la relecture, raboté la langue où les mots sont sortis comme ça ?

Franck Bouysse: L’émotion est sortie comme ça. J’ai retravaillé le texte pour que la musique perdure de bout en bout, mais c’est de l’ordre du fignolage. La première mouture est de l’ordre de la création, la seconde de l’artisanat. Elle est tout aussi importante. Je voulais que rien ne soit laissé au hasard.

Brive Mag’ : Dans ce livre, vous sondez le mal en même temps que le mâle semble-t-il ? Quel lien faites-vous entre les deux ?

Franck Bouysse: Depuis plusieurs livres, je m’aperçois que j’ai besoin d’aller au bout de la figure de l’ogre tandis que la figure de la femme surgit de plus en plus. Ce livre est né d’une révolte et ne s’inscrit pas dans le contexte actuel des violences faites aux femmes. Je n’avais pas ce projet-là, pas de projet féministe même si je raconte la force des femmes et la faiblesse des hommes.

Brive Mag’ : La scène de l’enfantement est très forte. Où avez-vous puisé la puissance maternelle qui éclot chez Rose?

Franck Bouysse: Je n’en ai aucune idée. J’ai peut-être été une femme dans une autre vie. Ou alors à ce moment-là, c’est Rose qui était moi bien plus que moi je n’étais elle. Puis on est fait de tant de combinaisons…

Brive Mag’ : Pensez-vous qu’on puisse atteindre une telle intensité ailleurs que dans une écriture de l’obscurité ?

Franck Bouysse: Non je ne crois pas. La lumière est tellement plus belle la nuit. C’est étrange d’ailleurs comme le mot nuit est lumineux alors que jour est sombre… Les grands romans éclairent l’obscurité. Même dans les moments les plus terribles, la langue peut éclairer l’horreur.

Brive Mag’: Comment ont été choisis le titre et la couverture du livre qui, eux aussi, sont tellement marquants?

Franck Bouysse: J’ai assuré tout l’emballage ! J’avais le titre dès le départ. Dès le premier chapitre, Shakespeare a surgi avec cette conviction de Macbeth qu’aucun humain né d’une femme ne pourra le tuer. Je savais que ce beau titre me porterait jusqu’au bout du roman. Quant à la photo, on a fait une centaine d’essais. On m’a dit que je ne trouverais jamais ma Rose. J’aime beaucoup la photographie alors j’ai gratté et je suis tombé sur la femme allaitante de la Tchèque Sarah Saudek. C’était elle ! Sa posture de statue antique, cette force incroyable, cette manière de ne pas être penchée sur son bébé, une louve. C’était 3 jours avant l’impression du livre. On a contacté la photographe qui a accepté tout de suite et le graphiste a dû travailler tout le week-end !

Brive Mag’ : Comment envisage-t-on le livre d’après quand on a tutoyé la perfection comme on a pu le lire dans une des très nombreuses critiques élogieuses qui ont été écrites sur le roman?

Franck Bouysse: On reprend son cahier et son stylo. Il faut y aller, se recoltiner à l’acte d’écrire qui est fondamental. Je doute en permanence mais j’ai confiance dans ce doute. Puis la perfection n’a rien à voir avec la littérature. J’écris le livre que je suis, que je dois écrire.

Rencontre, jeudi 11 avril à la médiathèque à 18h30. Entrée libre. 05.55.18.17.50.

 

 

Jennifer BRESSAN

Jennifer BRESSAN

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