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Ma vie avant le déconfinement : Laurence Guillemot, libraire (23)

Qu’avons-nous lu pendant le confinement ? Que lirons-nous demain alors que toute la chaîne du livre est à l’arrêt, que des sorties ont été repoussées, des titres sacrifiés sur l’autel du Covid-19? Laurence Guillemot de la Baignoire d’Archimède raconte le rôle et la place du livre dans ces dernières semaines et envisage l’avenir du verbe lire.

Nombre de personnes se sont mises ou remises à lire pendant le confinement, piochant dans leur PAL (piles de livres à lire) ou retrouvant sur les étagères des ouvrages jamais ouverts. Mais pas tout de suite. « Nos clients nous ont raconté que la sidération les avait d’abord empêchés de lire. Ils ont été captifs de la télé, de la radio, de la presse. Ils avaient besoin d’infos concrètes. » Un besoin bientôt chassé par un autre. Celui de la fiction comme moyen d’occuper le temps, de repenser le monde, de s’évader. « On a aussi eu de la demande pour des essais sur l’écologie, l’entraide, la théorie de l’effondrement », note la libraire.

Parmi les livres plébiscités, il y a sans surprise ceux relayés dans « la presse toujours très prescriptive ». Les stocks du dernier Slimani, Lemaitre, ou encore le dernier Valognes et Bussi, sortis en poche, se sont vite épuisés. « On s’est aussi rendu compte que nos lecteurs consultaient et réservaient beaucoup les coups de cœur que nous mettons en ligne. » Car depuis le début du confinement et la fermeture administrative de la librairie, avec Elodie Martin, elle a saisi l’opportunité de lire plus que d’ordinaire. « C’est sans doute une déformation professionnelle, c’est maladif et thérapeutique ! Nous sommes allées piocher dans nos étagères comme dans une pharmacie. » Mais le confinement a aussi fait évoluer leur rapport au livre.

« D’habitude on lit dans l’urgence. On a des piles de livres en permanence. Là, on a pu prendre le temps de savourer nos lectures et même d’apprécier des textes vers lesquels nous ne serions pas forcément allées. Nous avons par exemple une cliente qui revient souvent acheter un livre qu’elle aime offrir. » Une habitude qui a piqué la curiosité de la libraire. Voilà un moment qu’elle voulait le lire… C’est chose faite et Petits oiseaux de Yôko Ogawa paru chez Actes sud a été une belle surprise. « Pour nous, ces échanges avec les clients sont essentiels, ils sont force de proposition, ce sont des passeurs. »

Elle poursuit : « Nous faisons un métier de conseils, d’échanges, de contacts et entretenons avec nos clients une relation privilégiée. » A l’heure de la distanciation sociale, il leur a donc fallu repenser leur façon de faire, se réinventer. « Nous avons reçu beaucoup de messages de soutien, de sollicitations. Quand on venait travailler dans la librairie fermée, on entendait aussi le téléphone sonner souvent. » Des clients en mal de livres. Alors, dès qu’elles l’ont pu, elles ont relancé l’activité. Différemment. « Depuis le 15 avril, nous sommes autorisés à proposer un service de retrait. C’est en tout cas la forme que nous avons choisie. Nous nous sommes dit que c’était le moment de repenser la relation à l’autre et aux commerces proches. »

C’est comme cela qu’a été prolongée une coopération déjà initiée avec Day by day rue Gambetta. Deux fois par semaine, les clients peuvent venir retirer dans cette épicerie en vrac les ouvrages réservés en ligne. « Une partie des clients de l’épicerie nous ont découverts et inversement. » C’est ainsi pour elles l’occasion de retrouver les lecteurs. Les habitués et les nouveaux et ils sont assez nombreux comme le montrent les réservations. Ces retrouvailles prennent de nouvelles formes. « Nous proposons des rendez-vous téléphoniques avec les clients qui auraient besoin de conseils et il nous est arrivé d’amener une sélection de livres à l’épicerie pour que le client choisisse. » Car rien ne saurait remplacer le contact avec le livre. « Nos clients sont impatients de pouvoir à nouveau feuilleter les pages… »

Un geste hier anodin qui sera encore possible dans le monde d’après ? « Cela paraît difficile de leur interdire », jauge Laurence Guillemot. Pour autant, en prévision de la réouverture, dans le courant de la semaine du 11 mai peut-être, les deux libraires réfléchissent bien sûr à la mise en place des gestes barrière au sein de la librairie. « Nous serons prêtes si la date devait se confirmer… » Mais l’avenir est plus que jamais incertain. « L’interdépendance est totale entre tous les maillons de la chaîne du livre, de l’auteur au libraire. Elle est complètement à l’arrêt et donc extrêmement fragilisée. »

Parmi les derniers coups de cœur de la libraire figurent des ouvrages parus au mois de mars : La fille de personne de Cécile Ladjali, l’essai d’Emmanuel de Waresquiel sur Stendhal J’ai tant vu le soleil, et Les recettes de la vie de Jacky Durand. « Ce sont des livres qui ont souffert du confinement. Certains ont même déjà été sacrifiés. » Elle poursuit : « Les maisons d’éditions vont alléger et resserrer le programme des nouveautés, y compris celui de la rentrée littéraire d’août et septembre. Il sera plus sélectif. L’enjeu éditorial sera grand, la quête de trésorerie importante. Elles vont miser sur des titres phares. » Le dernier Dicker sortira fin mai, le Musso aussi sera retardé, d’autres titres encore ont été repoussés à 2021.

Quid des auteurs moins attendus, des maisons d’édition plus confidentielles auxquelles la librairie indépendante est déjà très attentive ? « On sait que certains vont souffrir et on espère d’autant plus réussir à bien les défendre. » Reste l’inconnu du retour des lecteurs en librairie. « Les clients nous sont extrêmement reconnaissants d’être là et c’est très touchant. » Elles croisent maintenant les doigts pour qu’ils soient au rendez-vous. Et, pour donner un petit coup de pouce à la chance, Laurence Guillemot et Elodie Martin prévoient déjà de poursuivre après la réouverture le service de retrait des livres. Comme un indice que cette initiative, parmi sans doute de nombreuses autres, survivra au virus.

Jennifer BRESSAN, Photos : Diarmid COURREGES

Jennifer BRESSAN, Photos : Diarmid COURREGES

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